Chronique d’une disparition annoncée - lettre ouverte
Lettre ouverte de Tania Kontoyanni, présidente de l'UDA.
Co-signée par :
Annick Charette, présidente Fédération nationale des communications et de la culture
Bernard Larrivière, président AQTIS 514 IASTE
Chantal Cadieux, autrice et présidente de la SARTEC
Guy Bernard, directeur général Guilde des musiciens et musiciennes du Québec
Michèle Laliberté, présidente GCR-Québec
Mylène Cyr, directrice générale Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec
Warren Sonoda, président Guilde canadienne des réalisateurs
La maison brûle en culture.
Ce n’est pas une exagération. C’est un constat lucide. Une guerre culturelle se joue sous nos yeux, sans bombes, sans fracas, mais avec des conséquences irréversibles.
Pendant que les géants du Web, intimement liés au pouvoir américain, consolident leur emprise sur nos marchés, ils siphonnent notre écosystème culturel. Ils captent la richesse d’ici, contrôlent l’accès aux œuvres, dictent la visibilité et ne redonnent presque rien.
Et nous ? Nous payons.
Pour éviter l’affrontement et surtout pour ne pas les froisser, le gouvernement canadien annonce 600 millions de dollars issus des impôts des contribuables. Ce « soutien à la culture », est une compensation essentielle, certes, mais aussi une indemnité versée par son incapacité à imposer des règles. Devant des choix difficiles, on sacrifie (encore) la culture.
C’est bien là le cœur du problème : la culture n'est pas une monnaie d’échange ! Toute nation est en droit d’établir ses propres lois pour protéger sa culture et sa langue.
On nous assure, qu’à terme, le CRTC va réussir à établir ses règles et à exiger des redevances. Nous voulons le croire, mais les signaux sont contradictoires. Et le doute s’installe. Quelles garanties avons-nous?
Comme si cela ne suffisait pas, une autre vague avance à grande vitesse : l’intelligence artificielle. Rapide. Brutale.
Le gouvernement veut accélérer son adoption, développer des outils d’ici, positionner le Canada comme un leader. Très bien, mais à quel prix ?
Dans cette stratégie, la culture est absente. Les artistes, les interprètes, les créateurs et les créatrices, pourtant parmi les premières victimes des dérives actuelles de l’IA, sont à peine nommés. On aborde la transparence, mais il reste que leurs œuvres sont utilisées sans autorisation et que leur travail est exploité sans rémunération.
Où sont les mécanismes de protection ?
Où sont les règles pour encadrer le tout ?
On parle de comités, de chantiers, de réflexion, mais sans engagements fermes. Comme si la culture pouvait attendre. Comme si elle pouvait encaisser. Elle ne le pourra pas. Elle ne le peut plus.
Arrêtons de dire que les grandes plateformes sont trop puissantes.
Arrêtons de prétendre que l’IA est incontrôlable.
Arrêtons le fatalisme.
D’autres pays imposent des règles. D’autres états se tiennent debout. Pourquoi pas nous ?
Ce qui est en jeu dépasse notre secteur. C’est notre capacité commune à exister, à raconter nos histoires, à faire vivre la langue française dans un monde qui tend à tout uniformiser.
Une nation qui abandonne sa culture ne s’adapte pas : elle disparaît.
Nous appelons le gouvernement fédéral à faire preuve de courage.
À défendre pleinement la culture dans les faits, pas seulement dans les discours.
À faire respecter ses lois, sans compromis.
À intégrer la culture au cœur de toute stratégie sur l’intelligence artificielle.
À écouter le milieu, réellement, et à lui donner une place décisionnelle.
Il ne s’agit pas de résister au progrès. Il s’agit de refuser de disparaître.
Sinon, la suite est déjà écrite.
Et cette fois, il ne s’agira plus d’une image. Mais bien de la chronique d’une disparition annoncée.